L’histoire de Jules, né à 35 semaines

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NDLR : Est prématurée toute naissance qui survient avant 37 semaines d’aménorrhée* révolues, soit 35 semaines de grossesse. 

Jules est né à 35 SA. Sa mère, Marie, nous raconte leur parcours avec humour, tendresse et en mettant à nu ses émotions suite à cette entrée dans le monde de la prématurité.

Avant de vous raconter notre venue dans le monde de la prématurité laissez moi vous raconter ma grossesse. Nous sommes le 4 mars 2016. Je fais un test. Papa voit le résultat, il pleure de joie et m’annonce que nous allons être parents. Quel bonheur intense.

Le bébé se développe bien, peut être même trop. On nous parle de gros bébé, estimé a 4kg200. La sage femme nous a dit « n’achetez pas de naissance, prenez que du un mois. ». Chic, un gros bébé qui se positionne… en siège décomplété*. On nous propose la version que nous refusons assez rapidement. En revanche on accepte l’acupuncture prévue à 36SA et à 37SA, nous devrons mesurer bébé et mon bassin pour réfléchir à un déclenchement ou non. Quoi qu’il en soit, je devrais accoucher au bloc opératoire. Soit, bébé va bien.

Le 11 octobre enceinte de 34+5 SA je me réveille, culotte mouillée. Je préviens chéri, me douche, emmène le chien en balade et rentre.. culotte mouillée. Chéri tient à m’emmener à la maternité pour une culotte mouillée.. Une culotte mouillée quoi ??!!!

On arrive là-bas, je me présente presque désolée de les déranger pour ça. Premier test pour fissure, positif. Deuxième test, positif aussi. On me garde une semaine sous antibios et je rentre à la maison. Tout du moins, c’est ce qu’ils m’ont dit et ce que j’ai cru.

La vérité c’est que quand je quitterais cet hôpital, je ne serais plus enceinte mais maman d’un bébé préma.

Je monte en chambre. Chéri est parti me chercher des vêtements. On lui demande de prendre la valise de bébé aussi. La vérité, c’est qu’elle n’est pas prête. Il me restait 1 mois et demi à porter mon enfant. Je comptais la faire à la 37eme semaine. Comme beaucoup d’autre chose d’ailleurs. Ce matin là, j’ai sorti plusieurs tenues et affaires pour bébé sans trop savoir quoi en faire. Sûrement l’instinct maternel qui me faisait son premier signe.

12 octobre. Je me réveille, service grossesse pathologique*, chambre 508. Je prends un café, on m’installe mon monito. Pendant 2h. Sans TV, sans bruit. Juste lui dans mon ventre, ses mouvements et les battements de son cœur.

Chéri arrive, la sage femme aussi. Ouh… elle fait une drôle de tête cette dame ! Pas manqué, je suis positive à cette fameuse bactérie que beaucoup ont mais qui s’avère très dangereuse pour mon enfant. Le streptocoque B*. Dans 48h, je serais maman.

J’ai peur. Il n’est pas prêt. Nous ne sommes pas prêts. Va t-il savoir respirer ? Va t-il réussir a manger? Vais-je pouvoir le voir ? Rentrer avec mon bébé ? Et si ça n’allait pas ? Et si tout se passait mal ?

Non, ça ira bien. C’est mon enfant. Je ne le connaissais pas et j’étais pourtant capable du meilleur comme du pire pour lui. Ça ira. Je serais là. Nous serons là. Encore cet instinct qui toque à ma porte. Il faut y croire.

Une doc nous interrompt. Mon dossier doit être étudié. Il y a une autre bactérie. Je serais peut être maman dans moins de 48h. On m’explique que si je souhaite allaiter, mon tout petit bébé devra recevoir des antibios. Tant pis, je renonce et décide de faire appel au don de lait maternel. C’est une autre maman qui donnera le meilleur à mon enfant. Peut-être aurait elle réussi à le porter à terme ? Baste. La question n’est pas là. Va t-il respirer ?

Papa est là, tout le temps. Il m’assure que tout ira bien. Pourtant, je vois la peur dans ses yeux, à lui aussi. Il est 20h12. Une contraction s’empare de mes reins. Ouille ça pique. Non, non, on respire. Chaque heure doit être gagnée. Douche, Spasfon et bonne volonté ne suffiront pas à les arrêter. Elles sont régulières et douloureuses. Il est 21h08. On me demande si je veux descendre ou attendre. Je veux attendre. 21h20, on me dit qu’il faut que je descende. Nous voila partis pour la salle de naissance.

Pose de péridurale (je ne développerais pas ce point tétanisant tant par l’aiguille que par la froideur du personnel). On m’explique mal comment utiliser la « gachette de ma péridurale ». J’appuie trop souvent. Je tremble fort. On me dit de me reposer. Avez vous déjà dormi sur une machine à laver en plein essorage ?

Changement d’équipe, on me parle, on m’explique. J’arrête de m’acharner sur cette gachette et de trembler. Sandra, ma sage-femme, me questionne. Je m’endors, épuisée. Sandra et le gynécologue me réveille. Ils veulent me faire confiance. Malgré le siège décompleté et la prématurité, je n’accoucherais pas dans un bloc. Chéri dort. J’ai peur. Je veux qu’il respire. 22h se sont écoulées.

13 octobre 17H40. Je le sens, il est là. Il est prêt. Et moi aussi.
Mince, mon seul et unique cours de préparation à l’accouchement a lieu demain !!! Pas grave, Sandra est là. Elle est douce et me rassure. Nous faisons une poussée test. STOP. On s’installe, il arrive. Je pousse. On me demande de souffler et de faire une pause pour récupérer.  Je refuse. Il est là et il est prêt. Je me dois de l’être aussi. Je pousse encore et encore.
17H52 Il est né.

« Mon dieu il est trop petit, remettez le. »

En tant que maman on a envie de dire à son enfant qu’on l’aime dès qu’on le rencontre. L’obstétricien me le tend à bout de bras Sandra est là, elle me caresse les cheveux.

Chéri me dit de le regarder, qu’il est magnifique. Mon souffle s’est coupé. Il n’a pas pleuré mais a émis un « ha ». Du genre « oh vous m’avez un peu dérangé, mais c’est rien ne vous en faites pas, je vais gérer vous verrez ». Je demande : « Ça suffit, il respire ? ». Oui. Pour moi, ce son a mis une éternité à sortir. Chéri et les sage-femmes m’assureront que non.

Bébé restera sur moi 30 minutes. Il est calme, merveilleux et il respire.  Son souffle est calme, rassurant. Il pèse 2kg070 et mesure 47 cm. Il s’appelle Jules. Chéri est émerveillé. Je pleure beaucoup. Il est tellement petit. Bébé part avec son papa dans une couveuse. Je reste là, seule. Dans cette pièce vide. Le corps vide. Je ne le sens plus bouger. Je n’entend plus son cœur. On a pris mon bébé. Je veux qu’on me le rende. Chéri reviendra me chercher 2h plus tard.

Jules est a l’UME (Unité mère enfant). Je ne le sais pas encore mais c’est ce nom qui me permettra de ne pas devoir laisser mon bébé seul ici. En effet, je resterais à l’hôpital toute la durée de son hospitalisation. Il a une lampe au dessus de lui. Des fils sur le torse. Un truc autour du pied. Et un écran qui bippe souvent. Trop souvent. On m’explique à quoi servent tout ces appareils. Moi je le regarde. Il est magnifique.  Premier changement de couche impossible pour moi, il est maigre. Nous voyons ses os. Papa s’en charge. Il est tellement parfait son papa.

On nous explique que papa peut rester avec nous tant qu’il le veut mais n’aura pas de repas à moins de les commander et les régler. Pas la peine. Ce sera saucisson et cochonnerie pour la semaine à venir. Nous installons son petit lit de campement a coté du mien. Il dormira près de moi chaque soir.

Bébé à du mal à manger. La pédiatre lui met un fil dans le nez jusqu’à son estomac. Une sonde naso gastrique*. Cette sonde va le remplir pour qu’il prenne des forces. Je m’éloigne. J’ai mal au ventre et des sueurs. Elle est super. Mais une force en moi me serre le ventre, j’ai envie de lui sauter dessus. Je ne veux pas qu’elle touche mon bébé.

Voila c’est ça la prématurité. C’est une entrée dans un monde médical où les machines viennent bousculer la réjouissance.

Le 2ème jour les grands parents arrivent (500 km nous sépare). Ma mère et mon père, les premiers. Bébé n’est jamais sorti de son service. Pas de problème. C’est eux qui rentreront dans ce monde. L’équipe est super. Mon père le voit. Lui si petit, et tout ses fils. Il « éternue » pour ne pas pleurer. Être papy de bébé prématuré, c’est se retenir pour sa fille et être effondré pour son petit fils. Les infirmières lui donneront en masque pensant à un vrai éternuement. Jules, lui & moi savons la vérité. Ma mère quant à elle ne parle pas. Elle le regarde. Elle est triste. A cause de moi, ma maman n’arrive pas à être heureuse, elle a eu peur. Elle l’appelait dodu dodu. Puisqu’il était estimé gros bébé. Finalement ce sera mon bébé plume.

Le lendemain, les beaux parents arrivent. On nous autorise à sortir bébé 30 min. On le débranche et on sort. Liberté, cœur qui palpite. Mon bébé est avec nous et rien qu’avec nous. Les grands parents le regardent, lui il dort. Ils le portent. Je suis à côté, je porte ses fils. Ce sont donc ça les photos de premières rencontres avec sa famille pour un bébé prématuré.

 Je peux être sa maman et lui son papa.

Suite à cette sortie, j’ai compris que finalement, je n’avais pas mon bébé. J’enviais cette voisine de chambre réveillée par les pleurs de son enfant à 3h du matin pour le nourrir. Moi, c’était le réveil de mon téléphone. Pour aller réveiller mon bébé, pour le forcer à manger. Il avait maigri et devait grossir. Qu’advienne. Nous le réveillerons toutes les 3h tant qu’il le faudra. L’équipe accepte de venir nous chercher en chambre de jour comme de nuit dès que Jules montre un besoin pour nous en occuper.

J4. Le réveil sonne. On se lève. On ouvre la porte. Bébé est dans les bras d’une auxiliaire. Il est changé, a mangé et roté. Elle le câline. Elle câline mon bébé sans que je ne lui ai demandé. Il est censé être dans mes bras. Je lui rappelle ce que nous avions convenu, elle s’excuse. Elle était bienveillante. Mais je n’ai pas réussi à ne pas lui en vouloir. Je veux qu’on me rende mon bébé.
Lendemain matin. Chéri part s’occuper du chien à la maison et moi de bébé.

Je le change. Je lui remets son truc au pied. Une puis deux puis…. punaise ! Ce truc ne tient pas. La machine bippe. Ça clignote. Mon bébé est en couche, il ne doit pas avoir froid. Je craque. Je voulais juste être maman. Pas infirmière.

Mettre au monde un bébé plume, c’est partager le quotidien et les épreuves de tous. Des regards timides, puis un sourire et une main sur l’épaule. Déplacer les doudous trop près du nez des autres enfants, remettre la sucette de Jules quand il pleure alors que je suis allée me doucher… Alerter l’équipe quand il le faut… La petite voisine de Jules a du mal à se stabiliser. Ses parents semble désorbités. Un matin lors de la relève, l’équipe passe à l’extérieur. Ses machines bippent. Elle se cambre, devient bleue. Je crie. Elles arrivent, l’intubent. Elle est vivante.

Être maman d’un bébé préma c’est aussi ça. Être apeurée et attristé par ce que peut vivre un enfant. Et se sentir le cœur tellement heureux que ce ne soit pas notre enfant.

Suite à tout ça bébé aura la droit de revenir en chambre. 30 min, puis 1h. Puis 1 nuit. Je passe mon temps la main dans le berceau.

J8, il pèse 2kg240 et à passe le cap des 36 SA. Nous rentrons.
Quelle émotion! Je porte mon cosy, bébé est à l’intérieur. Je remercie et dis au revoir. J’ai le sentiment de devoir courir discrètement. Comme si j’étais en train de fauter et que je ne devait pas me faire prendre. Non j’ai le droit. On me rend mon bébé

La maison. Deuxième naissance. Cette fois, bienvenue dans ta famille mon petit guerrier.

Finalement le monde médical nous manque. La machine n’est plus là pour nous dire qu’il désature. Soit. Je dormirais et vivrais la main dans le cosy. Le réveillerai bon nombre de fois pour vérifier qu’il respire.

Mon fils est né à 35sa. Petite prématurité me diriez-vous. Difficile à entendre quand on offre une venue au monde entourée de machine à son enfant.

Il m’a fallu du temps. Pas mal de temps pour digérer. Et me remettre de ce tourbillon dans lequel j’ai été prise le 11 octobre pour une culotte mouillée.

Aujourd’hui je suis fière. Fière de Jules dans un premier temps. Il est à l’aube de la marche, a les yeux qui brillent et dit « Maman ».
Fière de son papa. Qui a été la comme si il avait toujours été papa. Qui continue d’être la et est un merveilleux papa.
Fière de moi. D’avoir réussi à ne plus m’en vouloir d’avoir mis mon enfant au monde trop tôt.

Je suis fière de toutes ces mamans qui vivent pire encore avec des bébé plus fragiles. Mais aussi de celles qui le vivent avec des bébé presque dodus comme le mien.

Aujourd’hui mon fils a un an. C’est le temps qu’il m’aura fallu pour réussir à vous écrire. De nos histoires ressortent souvent le sentiment de s’être fait prendre son bébé. Cela est tellement difficile. Si la nature a décidé que la place de cet enfant n’était plus dans le ventre de sa mère. Laissez-le au moins près d’elle.

L’étape la plus dure pour une maman de bébé prématuré est sans doute de devoir rentrer sans son bébé.

Je remercie mon Jules de m’avoir permis de ne pas le vivre.

*Voir Lexique

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